21.10.2009
De la difficulté de certaines questions.
Par Bernard-Henri LEVY, écrivain, directeur de la revue La Règle du jeu.
Affaire Mitterrand : et si on inculpait Léon Blum ?
Marine Le Pen n’y suffisait pas : il a fallu que la jeune garde socialiste, Benoît Hamon en chef de file, vole au secours du nouvel ordre moral qui, depuis quinze jours, semble tourner des têtes que l’on croyait immunisées contre le moralement correct cher à nos Pères et Mères la Pudeur, type Christine Boutin ou Philippe de Villiers.
Et voici donc un événement considérable, et qui semblait impensable à ceux qui, comme moi, avaient mis leur espoir dans ce groupe de quadras - Benoît Hamon donc, mais aussi Manuel Valls, Arnaud Montebourg... - qui portaient, avec d’autres, les couleurs de la rénovation à gauche : l’alliance folle, profondément contre-nature, suicidaire, entre des héritiers de Jaurès et le parti d’un homme qui, jadis, à Alger, partit faire du tourisme parachutiste autrement plus olé olé que celui dont Frédéric Mitterrand a fait lui-même, il y a quelques années, dans un livre unanimement salué par la critique, l’aveu public et désolé.
Une fois de plus, et comme dans l’affaire Polanski dont cette affaire-ci est, hélas, la suite à la fois logique et délirante, il ne s’agit pas d’excuser des pratiques que leur auteur a eu la franchise de révéler en son temps, et à son entier détriment.
Mais il s’agit, premièrement, d’observer le spectacle navrant de cet escadron de vertueux, estampillé socialiste, qui fonce droit dans le piège tendu par ses pires adversaires.
Et il s’agit, deuxièmement, de savoir si l’on va, désormais, devoir fouiller dans la vie de chacun d’entre nous pour évaluer, dans notre passé, pourquoi pas dans notre adolescence, ou même dans notre prime enfance, notre degré de «moralité».
Responsables, ou futurs responsables, qui, dans vos écrits ou confessions, aurez pris le risque de rapporter telle ou telle histoire, passion, bonne ou mauvaise action, apprenez désormais à vous taire ou sachez, à défaut, que vous serez du gibier de média et d’agora.
Artistes, romanciers, diaristes, journalistes, qui, dans vos fictions et vos autofictions, croiriez bon de nous instruire de telle ou telle tentation, perdition, perversion, turpitude, regardez-y à deux fois car vous devez savoir qu’à gauche comme à droite, au nom de la défense des bonnes mœurs, on vous jettera en pâture à l’opinion et l’on sonnera contre vous l’hallali.
André Malraux, qui fit publiquement l’aveu d’un penchant pour les paradis artificiels contracté dans sa jeunesse et jamais véritablement conjuré, ne resterait, aujourd’hui, pas ministre cinq minutes.
Blum à qui il arriva, au temps de La Revue blanche, de faire l’éloge de l’adultère et de l’extrême liberté de mœurs pour les jeunes filles emprisonnées dans le carcan des familles, devrait se tenir à carreaux de peur d’être dénoncé comme pédophile par les Benoît Hamon de service.
Gide ne publierait pas Corydon ou ne prendrait plus, s’il l’avait fait, la présidence des Comités antifascistes de 1934 ; Jean-Jacques juge de Rousseau finirait avec ses Confessions pendues autour du cou ; et ne parlons pas de Jean Genet dont le Journal d’un voleur ne trouverait tout simplement plus éditeur.
La nouvelle Brigade des mœurs veille. Triste époque.
Par Michel ONFRAY, philosophe.
Je choisis la pureté.
BHL a le droit de défendre la pédophilie et le tourisme sexuel sous couvert de soutenir un ami probable, mais pas avec n’importe quel type d’arguments. Nous n’avons pas le même passé, ni la même enfance, et de loin. Pour ma part, j’ai connu pendant quatre années la terreur dans un orphelinat parce que quelques prêtres y étaient pédophiles. Je n’ai pas été leur proie, mais ça, on le sait plus tard, quand on quitte l’enfer dans lequel on a vécu de 10 à 14 ans. Après ça, plus grand-chose ne saurait nous faire peur.
Dès lors, on comprendra que j’aie du mal à voir les prédateurs défendus et les proies oubliées. Il me semble ne pas avoir un sens sélectif de la justice et encore moins décider de mes indignations suivant le faciès. Car, comme il y a délit de faciès dans le racisme ordinaire, il y a délit de faciès, positif, dans le cas du joli minois sociologique. Parce qu’on est cinéaste de renom ou ministre, on ne serait pas soumis aux mêmes lois que tout le monde ? Si crime il y a, qu’est-ce qui justifie qu’on se démène pour faire échapper tel ou tel à l’exercice normal de la justice ? Sodomiser une fille de 13 ans après l’avoir alcoolisée, est-ce un crime, oui ou non ? Que la victime ait renoncé à sa plainte après remise d’un chèque ne change rien : la justice n’est pas l’affaire du coupable ou de la victime, mais des magistrats. Pratiquer le tourisme sexuel avec des mineurs prostitués, est-ce un crime, oui ou non ? De s’en être rendus coupables en Thaïlande, des quidams se sont retrouvés derrière les barreaux, pourquoi pas ceux qui sont dans le Who’s Who ?
BHL pense que, quand Marine Le Pen dit que la justice doit être faite, il faut qu’elle ne soit pas rendue parce que c’est la fille de Le Pen qui le demande. Etrange conception de la justice. BHL pense que, quand le porte-parole du PS signale que dans cette affaire on doit se soucier de justice, il dit comme Marine Le Pen et que, voir plus haut, il ne faut pas que justice soit faite. Etrange conception de la justice. Il faudrait préférer l’injustice sans Marine Le Pen plutôt que la justice avec elle ? Mais la justice passe avant les beaux yeux de cette dame qui peut ici dire vrai, comme il peut arriver à BHL de dire faux. BHL pense que demander le règne de la loi, c’est se faire complice de l’ordre moral et, conséquemment, emboîter le pas à Villiers ou Christine Boutin : or, la morale n’est pas affaire de moralisme benêt mais de justice sociale. BHL pense qu’un pédophile qui avoue son crime est courageux, alors qu’un être soucieux de justice devient un «brigadiste des mœurs». Etrange conception de la justice.
Le pire dans cet article : l’amalgame. Assimiler le violeur de petites filles et le pédophile pratiquant le tourisme sexuel à Léon Blum faisant l’éloge de l’adultère dans la Revue Blanche, à Malraux fumant de l’opium, à Rousseau écrivant ses Confessions, c’est un paralogisme de normalien. Inutile d’argumenter : la mauvaise foi saute aux yeux. BHL on le sait, trouve la pureté dangereuse mais ça n’est pas une raison pour trouver l’impureté délicieuse. J’ai choisi, pour ma part, la pureté dangereuse et la proximité systématique avec les victimes. Depuis l’orphelinat, la compagnie des bourreaux m’insupporte, on ne se refait pas. Chacun ses justices, affaire d’idiosyncrasie dirait Nietzsche.
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